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Anathalie
   Anathalie G. Durand


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Produire et consommer quand même
   En pleine escalade d’incertitudes, Les Productions Yole Dérose, ont fait le banco avec deux parterres combles (à défaut de salles) les 27 novembre et 5 décembre pour la reprise 2004 de Haïti, Terre de Feu

   La récompense est au bout de l'effort… vieil adage facile à répéter, mais des deux côtés de la scène: spectateurs, producteurs, acteurs, organisateurs, sponsors et techniciens, ayant chacun bravé leurs hésitations, se sont félicités d'avoir fourni l'effort d'être là. Jusqu'à hier soir, nous avons confronté pas mal de problèmes particulièrement avec les installations électriques, expliquait Henri Célestin, spécialiste en éclairage, fignoleur s'il en est, à l'issue de la première soirée.
   La performance du spectacle couplée du bouche à oreille qui s'en est suivi dans la ville les jours d'après, doublée aussi, disons-le, par la sécheresse culturelle de cette fin d'année, a suffi aussi à garantir le succès bis de cette production
   L'assistance élégante de la première représentation s'est vue rehaussée par le public du second soir où se sont mêlés grand public et officiels de l'Etat… Certains passages s'en sont révélés difficiles… Quand l'Histoire, par la voix des acteurs-précurseurs de l'Indépendance, s'est mise à juger l'Haïti d'aujourd'hui, terre d'un feu déliquescent, beaucoup se sont défoulés grâce à la présence notamment de ces membres du Gouvernement… "J'avoue que j'étais gênée à certains moments du spectacle quand des spectateurs enchérissaient les tirades des acteurs en direction du Premier Ministre qui était là, comme s'il était le seul à qui s'adressaient les reproches des ancêtresMoi, à sa place, je serais peut-être partie avant la fin, expliquera cette spectatrice… Mais, il est resté jusqu’au bout… Un point de plus pour
Les Productions Yole Dérose
   De l'exutoire désobligeant pour travestir l'angoisse au défoulement gracieux pour jouir de l'art dans toute sa générosité, il est salvateur de traverser ses anxiétés et continuer à produire et consommer le beau, chacun de son côté.

La terre au sang chaud
   Dans l'un des meilleurs tableaux du spectacle, rameuté par Cécile Fatimah, l'organisatrice, les danseurs esclaves Bernard Fontus, Pierre Richard Lerebourg, Wenchel Renaudin, Jackson Dieudonné, Bengi Jolicœur, Jean Level Clergé, Emmanuel Louis, Emmanuel Joël Jean Mary, Lahens Louis et les danseuses Anaïse Fabius, Djanik Abraham, Marie Kerline Thibaud, Daphné Saliba, sous les menées du roi bambocheur lui-même, Jean René Delsoin, ont traduit des hanches et des épaules, en pliés et en cassés tout le rythme, le sang et l'état d'esprit de l'esclave qui entrevoit déjà le soleil à travers les éclaircies d'une soirée de complot…
   Le travail de Daniel Marcellin, metteur en scène, doublé de l'indéniable talent de chorégraphe du danseur Jean-René Delsoin a réussi à merveille le Congrès des Clairières. La prière de l'homme du livre, Bookman, prolongée de cette danse bacchanale émancipatrice, si caractéristique de nous-mêmes, a allumé les ovations du parterre: danser avant même la gloire, penser à la liberté est déjà si libérateur… La musique de Jephté Guillaume aura rarement été si bien utilisée…

Plus de scène ?
   Chanteuse muée en productrice, on (elle?) disait que c'était bel et bien fini, mais Yole a su se rattraper avec Terre de Feu et ses spectateurs se sont bien réjouis de la fin de cette dèche… même le temps d'une chanson… Pour supplier Haïti, sèche tes larmes, elle a pris la scène, comme auparavant, sans même se laisser démonter par les inconvenances d'une console digitale capricieuse coupant le son entre refrain et couplet

Lefèvre – Louverture
   Lequel colle à la peau de l’autre? Le talent d’acteur de théâtre de Ricardo Lefèvre lui a toujours valu les faveurs des metteurs en scène pour incarner les grands personnages de l’histoire. Mais avec le faciès à la Louverture (faites la comparaison vous-mêmes) quelque part sur la scène, Ricardo doit bien avoir Toussaint sous la peau… Il a été d’ailleurs l’un des meilleurs sur les planches jusque dans les chuchotements à peine perceptibles qu’il échangeait avec le mulâtre Louidor Lamartinière (Rudy Dérose).
   Visiblement et même à distance, ce dernier sortant de l’époque de son personnage semblait bien préoccupé, probablement par la sûreté de la régie devant culminer par le trajet sur monte-charge de la Femme Soleil
La luxuriance de la troupe
   De l’historien Georges Michel majestueux en Christophe Colomb, terroriste tout en élégance en passant par les figurants du Petit Conservatoire, les danseurs de Delsoin, jusqu’aux acteurs les plus connus de l’heure comme Ricardo Lefèvre et Réginald Lubin, Haïti Terre de Feu a bénéficié d’une palette intéressante de figures choisies selon l’époque décrite : les Rouges de la période pré-coloniale, les Noirs venus d’Afrique et l’arc-en-ciel révolutionnaire débouchant sur l’indépendance. La force du spectacle a aussi bien tenu les spectateurs avec cette diversité étrennant 45 acteurs et figurants à travers 400 ans d’histoire.

Remémorer autrement
   Haïti Terre de Feu, véhiculant de nouvelles théories, impose aussi cette vision de ses concepteurs et producteurs: l’histoire telle qu’ânonnée jusqu’ici est bourrée de faux passages. Dessalines était loin d’être aussi foncé de peau que le voulaient ses premiers historiens, Boukman venait de plus loin que la Jamaïque voisine, en fait c’est de l’homme du livre qu’il faut parler, Bookman, le musulman, lettré et haï par ses maîtres pour son érudition; le Pont Rouge, c’était pour la rue, car l’Empereur est tombé chez son comploteur… Exit Charlotin et sa vaillante fidélité au chef…
   Ainsi donc, si la pâleur du visage de l’interprète de Dessalines sur scène peut laisser perplexe, il renforce quelque part la thèse soutenue par Bayyinah Bello à partir de ses recherches, que Dessalines était un nègre "takté bonbon co-dinde", et plus saisissant encore, comme nos hommes d’aujourd’hui, il faut s’y faire: Toussaint le précurseur portait boucles d’oreilles et il n’était pas le seul.
   Plus osé encore, ces monologues jaugeant la descendance des précurseurs et 200 ans d’indépendance galvaudée à l’aune de la politique, les aveux de Pétion et Boyer font rêver… Quel comploteur avoue ses méfaits devant l’histoire même en les justifiant? Quel pleutre admet sa couardise comme Jean-Pierre Boyer dans un propos plat et écœurant? De quel droit Henry Christophe apostrophe-t-il la nation haïtienne quand pour asseoir ses folies de grandeur ou assurer la sécurité de son Royaume du Nord, il a sacrifié tant de vies… Mais Haïti Terre de Feu conçu pour les 200 ans de la Bataille de Vertières fait peu de concessions et tient coûte que coûte à repenser la rétrospective haïtienne.
   Le public s’en est volontiers laissé conter avec force applaudissements pour les tirades les plus fortes comme celles de Pétion ou les personnages les plus impressionnants du parcours révolutionnaire comme Toussaint et Dessalines mais quelque part les interprètes de Mackandal et Bookman ont été les plus irrésistibles de cette histoire revisitée.

Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime,
Plonge-toi dans son sein qu’elle trouve toujours,
Quand tout change pour toi,
La nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours…
(Alphonse de Lamartine)

   Le dernier tableau, Ma terre debout, rassemble tous les personnages sous une apparition dorée au grand apanage, la Femme Soleil… Celle qui luit sur tous les enfants et passants de cette terre flamboyante… Mais au fait, pourquoi la personnification d’une Femme Soleil? Parce que, au bout de cette grande fresque historique, une figure éclatante s’imposait pour clôturer le magnifique défilé de Madeline Ledan, comme les mariées de Dior ou de la Renta… Après des périodes rehaussées de costumes époustouflants dont les meilleurs seraient peut-être ceux du Chef Rouge et du Chef Noir se passant le flambeau dans le noble tableau 5, (mais c’est selon chacun son goût), il fallait bien ce dépassement vers une image d’audace pour expliquer à quoi tient cette Haïti terre de feu brûlant ses fils en restant elle-même debout… La femme-soleil dans ses atours fabuleux, avec une mise en scène emphatique, apporte la touche finale et solennelle au spectacle. Costume éblouissant sur un nu tamisé, dissimulant les contrées sensibles de l’astre sous des appliques suggestives, la femme-soleil s’est fait feu moulé d’or pour signifier la griffe de la styliste, faite de beauté et de générosité créatrice tout au long de la représentation.

Anathalie Durand
(décembre 2004)
anathalie7@yahoo.fr


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